Le chahut dans la littérature de jeunesse
novembre 2025

Peu d’ouvrages du secteur pour la jeunesse de l’édition ne se sont emparés du thème du chahut. Une exception est Salle de classe de Florence Aubry.
Cet excellent roman [1] pour collégiens de la sixième à la troisième sera aussi lu avec intérêt par les lycéens, notamment en seconde. Si le sujet en est le harcèlement, l’intrigue présente cette particularité de se centrer sur une jeune professeure enthousiaste prenant son premier poste après des années à cravacher pour obtenir le concours du CAPES. Il ne fait pas de doute que l’autrice, professeure documentaliste, possède une solide connaissance du système éducatif et a su travailler avec excellence des témoignages et relations d’expérience. Le professeur chahuté [2] est, en effet, un sujet tabou dans l’éducation. L’intéressé lui-même évite de partager son expérience, car il sait que son administration ne le soutiendra pas ou que, si celle-ci se montre compréhensive, les échelons hiérarchiques supérieurs ne tolèreront pas qu’il ne « tienne pas sa classe ». Et c’est bien ce qui se passe pour l’héroïne du roman, Stella Godin, jeune professeure d’histoire-géographie.
Par cette situation, la fiction propose, d’une part, une vue panoramique de la représentation conventionnelle que se fait l’enseignant de sa fonction à partir de l’endoctrinement dans les Instituts Supérieurs du Professorat et de l’Éducation, et scrute, d’autre part, la représentation que se font les élèves de l’ordre scolaire et de ses fissures. Fort intelligemment, Florence Aubry a composé son récit chronologiquement, suivant une année scolaire, à partir d’une narration alternée : le narrateur omniscient conte à la troisième personne l’histoire de la jeune professeure qui officie devant la troisième A ; le personnage Manou, élève de cette classe, raconte à la première personne l’évolution de sa vie sentimentale, ses interrogations, ses révoltes, ses doutes. Ce dispositif permet bien sûr l’identification des jeunes lectrices ou du jeune lecteur à Manou, suivant en cela un poncif de la littérature destinée aux adolescents et adolescentes. En revanche, la narration à la troisième personne pour les passages concernant l’enseignante Stella, imite la distance générationnelle et institutionnelle entre élève et professeur. Le croisement des deux modalités narratives produit un effet réaliste qui renforce le pouvoir de la fiction. Florence Aubry évite ainsi le didactisme et, telle une autrice naturaliste, elle met en place des personnages, dont le personnage collectif de la classe troisième A, et laisse jouer la logique du récit jusqu’au bout. Les lecteurs observent ce qui se passe et sont plongés dans la mécanique inexorable du chahut caractérisé [3] qui va broyer l’enseignante.
Par ailleurs, l’alternance de la narration permet de casser la tentation d’entrer dans le parti d’un personnage, Stella ou Manou, afin de maintenir le récit à distance critique. Ce dispositif permet à la fois d’éviter toute artificialité des identifications, si courante en littérature de jeunesse, et à la fois de laisser libre le lectorat de forger sa compréhension des mécanismes de harcèlement appliqués par une classe à un enseignant ou une enseignante.
Enfin, en suivant les événements racontés par les deux narrations alternées, le jeune lectorat voit la tragédie prendre forme et il en saisit chaque étape de son accomplissement jusqu’au dénouement. La dynamique de la lecture se concentre davantage dans cette caractéristique que dans la fonction d’identification au personnage.
La grande réussite de Salle de classe est la présence centrale du personnage collectif, la troisième A. C’est une classe difficile, c’est-à-dire une classe où la négociation entre l’enseignante et les élèves voire entre les élèves se renégocie au jour le jour, d’heure en heure même, et parfois de manière explicite. Le chahut étant par définition une manifestation collective, chercher un ou une coupable est peine perdue. Or, pétrie d’individualisme et refoulant la réalité de groupe que sont les regroupements d’élèves par classes, l’institution scolaire est incapable de reconnaître cette nature collective. Salle de classe en apporte une illustration. Il est intéressant de remarquer que toutes les techniques de groupe élaborées en pédagogie Freinet mais aussi en pédagogie institutionnelle sont méconnues et combattues par l’ordre scolaire dominant. Or, cette dimension est essentielle pour comprendre la dynamique positive ou négative d’une classe, essentielle pour savoir que la résolution du chahut n’est pas de l’ordre de l’enseignement, ce que l’histoire de Stella démontre parfaitement.
Au cœur du chahut est le déni : déni de la violence faite aux élèves et aux personnels par l’institution, déni des enseignants eux-mêmes (l’épisode du conseil de classe, relaté dans le livre, est plein de vérité), déni de l’hétérogénéité de la composition de la classe vite homogénéisée par les jugements des uns et des autres – rôle central dans le livre du personnage de Roderick. C’est encore au crédit de ce roman de pousser le jeune lectorat à interroger l’attitude des élèves de la classe en termes de responsabilité individuelle et d’identité collective.
À la place du questionnement de ces dénis, l’institution, qui les entretient, fait peser, sur l’enseignante chahutée, un sentiment de culpabilité qui la fragilise d’autant plus qu’elle a pris comme argent comptant l’idéologie individualiste scolaire. Celle-ci isole chaque enseignant pour mieux masquer la dimension institutionnelle de l’éducation. Un exemple suffit ici : le respect est assimilé institutionnellement à être respecté, se faire respecter or ces deux expressions sont une mauvaise entrée dans le problème du chahut, parce qu’elles assimilent le respect à la discipline ! Stella Godin, fragilisée, va se marginaliser puis perdre pied dans une solitude mortifère. Elle sombrera mais le secret sera bien gardé, aucune vague ne secouera l’institution…
Notes
[1] Aubry, Florence, Salle de classe, Namur, éditions Mijade, 2021, 184 p.
[2] Pour une étude et une synthèse des études sur le chahut, nous renvoyons le lecteur et la lectrice au petit dictionnaire du chahut paru dans un précédent billet
[3] Voir cette entrée dans le petit dictionnaire du chahut
