Rêves d’école
septembre 2025

La rentrée des classes, c’est le moment où les professeurs s’apprêtent à mettre en œuvre la méthode d’enseigner, les supports choisis, les modifications décidés dans l’organisation de la mise en œuvre du travail des élèves. Mais c’est aussi, parfois, des situations rêvées qui se fracassent sur la réalité du chahut.
Chantal Cambronne-Desvignes a enseigné l’histoire géographie en collège, pendant plus de trente années. Elle a commencé dans un lycée de campagne de la Haute Marne et a passé l’essentiel de sa carrière dans un collège de la banlieue bordelaise. Elle a publié un livre [1] courageux, que bien des enseignants auraient manipulés pour en faire un essai, mais que l’autrice adresse à son lectorat comme un témoignage, celui des rêves d’école d’une enseignante face à une réalité qui fait vaciller l’image du métier choisi. Et en effet, l’essai n’est pas à l’ordre du jour pour qui veut, non pas emperler des généralités, mais décrire dans toute sa réalité le chahut, ce chahut qui entre dans la peau de l’enseignant ou de l’enseignante, qui façonne ses jours et ses nuits, qui imprègne sa vie au quotidien.
Alors, Chantal Desvignes a choisi de raconter le chahut tel qu’elle l’a vécu. Le livre a été commencé dans sa quarantième année mais, ce n’est qu’une fois à la retraite qu’elle a osé aller au bout de l’écriture de cette expérience. D’une part, elle en a ressenti l’impérieuse nécessité pour se délivrer des démons de ce qui encombrait sa vie, y compris alors qu’elle n’avait plus à aller en classe, d’autre part, parce que la retraite lui a laissé le temps d’aller au bout et que ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle a, véritablement, trouvé le courage de dire, de se dire, d’exprimer les situations de chahut qui ont émaillé ses années professionnelles.
Dans sa quête de vérité, dans son éthique de sincérité, Chantal Cambronne-Desvignes n’a pas singé le genre du journal chronologique a posteriori. Non ! Elle a choisi une voie sobre, modeste, directe. Après un avant-dire qui place l’ouvrage sous l’égide du témoignage, elle raconte chronologiquement une des expériences de chahut, par elle, vécue. Ensuite, elle plonge dans les traces laissées dans son corps, dans sa vision des rapports sociaux que révèle d’ailleurs la situation du chahut. Enfin, elle termine par des questions brûlantes que l’enseignante chahutée pose à ses collègues, à sa hiérarchie, à la société et à travers elle aux élèves. Et tout ce qui est questionné a pleine actualité, celle d’une actualité tue, évincée des commentaires généraux sur l’école, systématiquement écrasée en fait divers d’incompétences individuelles esseulées. Or, parler, comme le fait Chantal Desvignes du chahut depuis la réalité scolaire des classes, ramène au centre de l’école les relations sociales qui la suturent et s’y structurent. Une critique de l’école bourgeoise ne saurait passer à côté de cela, puisque c’est là que se fabriquent une bonne partie du culte des hiérarchies et que sont manipulés, pour intériorisation, les rapports à l’autorité.
Des acteurs
L’élève ne choisit nullement le type de rapport qu’instaure l’école par la multiplicité des hiérarchies qu’elle engendre et qui la régissent. L’élève qui s’ennuie, cherche une échappatoire, et même si son attitude peut être caractérisée par quelques lâchetés, il n’est pas à l’origine de la situation.
En revanche, la hiérarchie, du haut de sa superbe apparaît pour ce qu’elle est, éloignée du terrain, éloignée des subordonnés (les enseignantes et enseignants) dont elle ne saisit en rien la vie professionnelle quotidienne. Fascinée par les évaluations, les courbes statistiques et le chiffrage des résultats, l’œil rivé sur les objectifs édictés par les échelons hiérarchiques supérieurs (inspection, rectorat, ministère, présidence de la République), les hiérarchies locales (chefs et cheffes d’établissement, directeurs et directrices d’école) s’absentent de la réalité d’un métier pour se faire les gestionnaires de flux d’élèves et d’un vivier de personnels.
Mais, pour l’enseignant chahuté, le plus dure, peut-être, est l’attitude des collègues de travail qui apparaissent comme complices du jugement hiérarchique, prenant soin à se mettre à distance d’une situation qui détériore leur propre image. Ainsi, l’enseignant chahuté se trouve isolé, s’isole, et il n’a plus que le repliement sur soi comme solution à une détresse qui grandit. La condescendance qui suinte des propos tenus à son égard, en sa présence voire en son absence, vient accabler un peu plus le devenu solitaire qu’est le professeur chahuté. L’enseignant se trouve alors pris de malaise devant ce nappage de discours qui nient l’évidence d’une situation dégradée. Chantal Cambronne-Desvignes le dépeint très bien jusque dans ses rapports avec les personnels agents de service qui craignant de la blesser feignent de ne pas voir la désolation de la salle de classe après un cours chahuté.
Au cœur du gouffre
L’ouvrage, écrit avec simplicité d’une plume précise non dénuée de tendresse, fouille le cœur du gouffre. Il fait remonter la peur qui commande au chahut, « avoir peur des enfants est une chose honteuse, inavouable, incompréhensible pour ceux qui l’ignorent ». [2]. Il fait revivre la haine qui, parfois, l’accompagne avec la certitude, de toute façon, d’être « perdante, coupable à la fois, et de ma peur et de ma haine » [3].
Chantal Cambronne-Desvignes décrit les matins d’école, les peurs qui assaillent la rentrée des classes, elle sonde, par son propre récit, les carapaces les mieux endurcies au chahut qui savent ne pas être à l’abri des aiguillons du phénomène et qui, pour cela, renvoient la personne chahutée dans la case d’isolement qui est la sienne. Le cœur du gouffre, en effet, c’est la solitude qui s’installe au quotidien, au fil des jours : « Ainsi, je déteste entendre des gens raconter des histoires de chahut, et les rires gourmands qui les accompagnent me font toujours mal. » [4].
Si une solidarité virtuelle se trace dans l’expérience du chahut, c’est avec tous et toutes les chahutés du monde scolaire. C’est, notamment, avec les parents dits démissionnaires sans qu’interrogation soit faite à leur égard concernant « leurs propres difficultés matérielles ou morales » [5]. Le déni du chahut, comme le déni de la difficulté sociale sont des œillères qui empêchent de poser les problèmes circonstanciés comme des problèmes sociaux et socio-économiques. Le livre ne donne aucune solution, il ose dire, il dit qu’il faut sortir du silence pour, disant, commencer à analyser afin d’expliquer et de se donner la capacité collective de changer le cours des vies, de chaque vie.
De cette narration des faits, deux notions se font insistantes : la culpabilité et l’autorité. Tout porte à penser que c’est dans la relation à la figure d’autorité que s’enracine le sentiment de culpabilité. Celui-ci nuit tant au chahuté qu’aux non chahutés qui poussent ce dernier dans l’isolement, pour mieux s’aveugler sur la question ou pour éviter, seulement, de la poser. C’est pourtant bien le pouvoir de l’autorité sur les êtres qui recèle les germes des décrochages, des difficultés à faire face à des situations tendues. Quand une institution fait de la soumission le point ultime de l’autorité, elle secrète, au cœur de la boite noire d’une salle de classe, au gré de telle ou telle circonstance, la déraison de son ordre pour l’enseignant ou l’enseignante.
« Est-il indispensable d’avoir de l’autorité pour exister ? » [6], demande Chantal Cambronne-Desvignes. La mise à l’index du professeur chahuté prouve que reconnaissance sociale et reconnaissance d’autorité vont de pair et qu’en conséquence, une classe où s’installe le chahut ne peut qu’être imputable à une déficience de la personne chahutée. Et voilà comment l’ordre est maintenu. Le manque d’autorité rejette la personne dans la marginalité d’une anormalité. Ce qui est passé sous silence et tu, ce qui est tenu éloigné de toute prise de conscience et interdit de réflexion, est que ce sont les critères sociaux hiérarchiques qui empêchent la rencontre avec les autres, qui entravent la connaissance du monde environnant et lui substituent une fiction héroïco-sociale dérisoire bien que socle du pouvoir supérieur et de ses pouvoirs intermédiaires qui œuvrent à fabriquer des glorioles et des opprobres. Dans ces conditions, comment le désir de reconnaissance sociale peut-il se frayer un chemin sans tomber dans les rets de la toile d’autorité ? Cette question hante les relations de détails que livre l’ouvrage avec une précision chirurgicale et une sensibilité à nue.
De l’écriture
Le livre illustre, d’autre part, une caractéristique propre de l’écriture. Tant que l’autrice sentait que son ouvrage pouvait être l’enjeu d’un rapport à l’autorité, qu’elle-même, dans son quotidien se battait avec la figure d’autorité qu’elle était sensée symboliser de par sa profession et à laquelle mi-consciemment mi-insciemment elle se refusait, le livre ne pouvait pas voir le jour. La période de la retraite a créé une autre situation où, délivrée de cet enjeu d’autorité, l’autrice a pu se poser en « situation (…) de rencontre » [7]. Cette expression souligne que ce n’est que lorsqu’un être a trouvé le moment propice de la rencontre autant avec soi-même qu’avec les autres que peut advenir en lui l’écriture. Sa voix peut s’affirmer et donc s’exprimer. Tant que sa voix est étouffée par la voix de l’autorité, l’écriture ne peut advenir. Cette singulière expérience qui lie écriture et libération de la hiérarchie, Chantal Cambronne-Desvignes la fait advenir par la description du chahut vécue : « Je peux me donner aujourd’hui des droits : droit de n’obéir à aucun diktat, ni politique, ni culturel ; droit de me tenir en dehors des situations de pouvoir ; droit de ne hiérarchiser ni mes centres d’intérêt ni mes plaisirs ; droit d’être à la fois forte et fragile, généreuse et égoïste, passionnée et sereine. » [8].
Au fond d’elle-même rétive à toute autorité, Chantal Cambronne-Desvignes a dû attendre l’advenue de cette situation de rencontre. Le moment de la retraite, la lui a offerte. Alors et alors seulement, elle a pu parler à égalité avec ses interlocuteurs et interlocutrices, son futur lectorat. Elle a pu se débarrasser de la situation de subordination qui, jusque là l’avait empêché d’écrire le chahut au plus près de l’expérience douloureuse qu’il est.
C’est là que prend tout son sens le genre du témoignage dans lequel Chantal Cambronne-Desvignes a coulé son récit. Elle ne vise pas l’exhaustivité mais raconte ce qui reste de plus vivace de l’expérience. Elle ne recherche pas ce qui prendrait une valeur emblématique, mais fidèle à son éthique de la sincérité elle retient ces faits qui aujourd’hui encore imprègnent sa vie. Et c’est sans doute pourquoi l’autrice a préféré le genre du témoignage à celui du journal. En effet, dans le tout dire du journal, on peut, parfois, se masquer, là, dans l’extrait du témoignage, l’autrice se livre franchement. Et si elle a évité l’essai, elle s’en explique clairement : « J’avais envisagé (…) de suivre le plus fidèlement possible, le déroulement du temps. (…) Mais je ne suis parvenue à rien de satisfaisant dans cette voie. Je quittais en effet le témoignage pour entrer dans le domaine du discours, de la théorie, de la justification. Le poids de la chair du vécu se diluait, disparaissait, sans que cela éclaire vraiment les choses, ni pour le lecteur, ni pour moi » [9].
Le Chahut intéresse, non pas parce qu’on adhère à des thèses, on peut même, parfois, ne pas s’y reconnaître, mais parce qu’il est unique : il « ose dire » l’expérience du chahut sans fard. Le Chahut a fait grincer bien des dents à sa sortie, les bibliothèques scolaires l’ont boudé, on ne le trouvait guère en référence bibliographique et encore moins dans les recommandations inspectoriales de lecture auprès des professeurs en formation ou des candidats et candidates aux concours d’enseignement. C’est comme si sa seule mention venait raviver des expériences enfouies par nombre d’enseignants. Et, surtout, à travers la représentation de la relation à l’autorité, Le Chahut décrit l’envers de l’ordre, la substance sous le décor et, pointe la nécessité d’abattre l’école hiérarchique pour ouvrir la voie à une école émancipatrice... Et la question n’est évidemment pas que scolaire. L’ambigüité permanente concernant la relation de subordination de l’employé (enseignant) à son supérieur hiérarchique (chef d’établissement, directeur d’école, inspecteur, etc. les parasites sont nombreux) peut être répliquée dans tous les milieux professionnels et toutes les institutions économiques et sociales, mais aussi dans le champ du pouvoir et du politique.
Notes
