partie 1

Journal de bord d’un atelier d’écriture consacré au journal intime

janvier 2026

Le texte qui suit est le journal de bord tenu au cours d’un travail pédagogique durant l’année scolaire 1998/1999. Il met en évidence des questionnements sur les relations entre intervenants extérieurs intervenant pour une exposition et le travail pédagogique dans les classes préparant cette exposition. Il donne à lire, aussi les préoccupations de l’enseignant quant au travail sur l’écrit intime. Il en montre les paradoxes et les solutions retenues par l’enseignant en relation avec les élèves. Pour faciliter la lecture de ce journal, il est publié en 4 parties qui suivent sa chronologie. Ci-après la présentation du projet et de son contexte puis le journal de bord de l’enseignant mois après mois qui rend compte de l’avancée de ce projet d’exposition sur les écrits intimes des élèves (janvier, février, mars et avril).

Contexte de la mise en place

1. Durant l’année 1997-1998, décision est prise de travailler sur l’autobiographie.
Mais le travail réalisé avec les élèves de 4° B n’est pas concluant. En fait les élèves débutent sur la réécriture et le réarrangement selon un point de vue subjectif de leur vie, de leur passé immédiat. S’ils accumulent un matériau textuel plus ou moins riche avec le journal institutionnel et le journal intime, la mise en commun des deux est trop dure car la mise en écriture est trop difficile. Cette première expérience est un échec par l’excès de difficulté engendré par le genre autobiographique.

2. Durant l’année 1998-1999, décision est donc prise, de ne travailler que sur le journal intime. J’envisage d’y travailler avec plusieurs classes. La responsable de la médiathèque, Madame L., ayant visionné une émission sur un exposé de journaux intimes, l’impulsion l’accord est donné pour un travail en commun entre la classe de collège à qui j’enseigne et la médiathèque. Ce travail a pour finalité la production d’une exposition.
Je mets en place dès la rentrée, avec trois classes un dispositif sur le Journal Intime (cf. fiche ci-après). En cours, je fais travailler les élèves sur la présence subjective dans un texte.

3. Ci-dessous, la première mouture de la fiche distribuée aux élèves :

COURS DE FRANCAIS. MONSIEUR GENESTE :
PROJET ECRIT ET SUBJECTIVITÉ : LE JOURNAL INTIME

Au mois de janvier (troisième semaine) je vous demande de me remettre des pages par vous sélectionnées d’un journal intime personnel. Je vous conseille de commencer dès le mois de septembre à rédiger ce journal. Vous aurez ainsi un matériau textuel suffisamment important pour pouvoir y choisir la dizaine de pages que je vous demande de remettre.

Comme vous le savez, on écrit ce que l’on veut dans un journal intime. Vous pouvez coller des extraits de commentaire d’un livre ou d’un film ou d’un documentaire qui vous a plu, coller une image que vous aimez, avec un commentaire sur la situation dans laquelle vous avez rencontré cette image, vous pouvez dessiner, coller un croquis, une caricature, que vous auriez faits en classe. Vous pouvez recopier le passage d’un livre qui vous semble important. Vous pouvez parler de l’école, de votre journée d’école mais ce n’est pas obligatoire. Bref, vous parlez de votre vie.
En gardant la forme du journal intime, vous sélectionnerez dix pages à me remettre.
Pour vous aider à comprendre comment se présente un journal intime, vous pouvez aller feuilleter : le journal d’Anne Frank, je t’écris, j’écris de Geva Caban (éditions Gallimard ), Marie Brantôme, Avec tout ce qu’on a fait pour toi (éditions du Seuil), Le journal de Zlata (éditions Robert Laffont). Vous en trouverez d’autres dans la fiche bibliographique de lectures que je vous ai déjà distribuée.
Vous pouvez aussi, si vous ne savez pas comment vous y prendre, vous amuser en commençant par : « C’est drôle, aujourd’hui quand... » ; « Je me souviens... » ; « Il y a plusieurs jours, c’était je crois le... » ; « Aujourd’hui quand je suis arrivé à l’école, je ne savais pas que... » ; « J’aime ce moment où rentrant chez moi je... » ; « J’aime..., je n’aime pas... » ; etc.
Gardez bien à l’esprit qu’un jour on écrit beaucoup et qu’un autre jour, une seule phrase suffit. Parfois on n’écrit pas. N’écrivez pas par obligation comme pour un devoir ; écrivez pour dire quelque chose, pour passer une colère, exprimer un bien être, poser un doute, une interrogation ; écrivez pour cerner une inquiétude, rejouer par l’écriture un bonheur. Soyez libre. Ce projet je le propose pour que vous fassiez une expérience d’écriture mais vous décidez de quand vous écrivez, de ce que vous écrivez et pendant combien de temps vous écrivez.

Sentez-vous libre puisque c’est vous qui sélectionnerez les textes que vous me remettrez en janvier. Donc, si vous ne voulez pas rendre publique certaines choses, tout simplement, vous les enlèverez. Mais ne pensez pas à cela quand vous ferez le journal intime parce que ça vous empêchera d’écrire. La sélection, vous la ferez avant de me remettre les textes
Enfin, ce journal intime fera l’objet d’une exposition collective, vers la fin de l’année, à la médiathèque. Cette exposition s’appuiera sur les journaux que vous m’aurez remis.

4. La lettre remise aux parents d’élève fin janvier après la remise des journaux intimes par les élèves :
"Monsieur Geneste, enseignant de lettres modernes,
aux parents d’élèves de ses classes
Madame. Monsieur.
Dans le cadre du projet pédagogique du cours de Français votre enfant a été invité à réaliser un choix de textes extraits d’un journal intime tenu entre septembre et décembre 1998 (voir la fiche afférente à ce travail distribuée à la rentrée de septembre).
Ce projet s’enrichit avec la préparation d’une exposition sur l’écrit intime comprenant des textes ou fragments de textes d’élèves. Bien sûr, comme dans le cas des extraits remis en janvier par votre enfant, celui-ci restera maître de son texte tant pour accepter que pour en refuser l’exposition, sous quelque forme que ce soit.
Je soussigné autorise mon enfant
à participer à l’exposition ci-dessus mentionnée
SIGNATURE DES PARENTS."

Interrogations initiales

Je suis conscient quand je pose le projet et le présente aux élèves de travailler sur un paradoxe : je propose une écriture de l’intime par le biais du genre du journal intime et j’explicite que les journaux intimes remis serviront de matériau à une exposition publique de la classe. L’exposition portera sur l’écriture de la subjectivité des pré-adolescents.
Si Montaigne écrit « Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre », avec l’exposition, le lecteur et le scripteur sont différenciés. Je m’interroge : comment travailler cette césure ?

Portfolio