partie 2
Journal de bord d’un atelier d’écriture consacré au journal intime (janvier 1999)
février 2026

Le journal professionnel me permet d’objectiver ma démarche pédagogique. Centré sur mes actes pédagogiques, avec les élèves, mais aussi avec les intervenants extérieurs, il me fait prendre conscience des distorsions qui peuvent avoir lieu ou qui s’opèrent.
Journal de bord du projet sur le journal intime
13 janvier 1999
Je décide de tenir le Journal de l’exposition « Le journal intime, fragments préadolescents de la cité andernosienne, par 81 collégiens ».
Voici plus d’un an que je discute avec la médiathécaire (C.L.), sur cette exposition. Nous devions travailler ensemble sur les textes de Lejeune mais cette tentative a avorté. L’été a passé. En septembre, nous nous sommes revus ; l’idée tenait toujours, et nous avons discuté un peu.
L’an passé j’ai tenté de faire écrire des fragments autobiographiques par des élèves de 4° à partir de la tenue par eux d’un journal institutionnel sur une semaine – les résultats m’ont laissé dans l’expectative et j’en ai tiré la conclusion que l’autobiographie, suscitant une réécriture, était un exercice trop compliqué pour les élèves.
J’ai donc remis le métier à l’ouvrage pour comprendre ce qui, dans mon dispositif pédagogique, est resté inaccessible aux élèves.
Mais, cette année, en portant l’idée d’une exposition, une autre dimension m’apparait clairement : il y a difficulté majeure à passer d’une communication semi-privée, élève / professeur, à une communication sociale (exposition dans la cité). C’est une motivation supplémentaire pour tenir ce journal.
Ayant abandonné la piste de l’autobiographie, j’ai envisagé celle plus directe du journal intime, plus simple à mettre en place et surtout à expliquer aux élèves car plus aisé pour eux de saisir de quoi il s’agit. Pour l’exposition, j’ai été aidé par le hasard. Quand j’en ai parlé à la documentaliste, elle venait de voir un documentaire sur le JI passé sur Arte.
Tout de suite, je me débats dans un paradoxe dont je cherche l’issue :
● écrire un journal intime, donc ouvert à la singularité, à l’espace privé.
● exposer ce journal, donc donner à lire dans un espace public, des singularités prenant valeur d’universalité (généralité).
Ce paradoxe a pour corollaire l’exigence de réussite de ma part :
a/ que les élèves aient suffisamment confiance en moi pour écrire et non faire une rédaction ad hoc. Pas d’authenticité sans confiance.
b/ que je ne trompe pas leur confiance dans l’exposition, ce qui suppose une vigilance quant aux collaborations qui peuvent se présenter. Je devrai être assuré des personnes avec qui je vais travailler.
Pour résoudre ce paradoxe, je me dis qu’une intimité publique ne peut être que celle d’un groupe ; une intimité individuelle rendue publique n’est plus une intimité, mais un événement médiatique, ou un fait divers ou de l’exhibitionnisme voire du narcissisme ou une délation... mais justement il n’y a plus d’intimité. Or, à considérer que ça marche, le regroupement des journaux intimes des élèves donneront à lire un état social de la préadolescence andernosienne, une fresque de la relation au monde qu’entretiennent ces jeunes de septembre à décembre 1998 – leur journal, ils le tiennent de septembre au 3 janvier.
Cette réflexion m’aide à avancer mais ne me donne pas de clé pratique pour réussir à sortir en positif du paradoxe. C’est une idée toute simple qui me permet de découvrir une bonne sortie. Et si je leur demandais, une fois, leur journal intime tenu, de choisir des extraits de leur journal ? L’idée est trouvée et elle a plusieurs vertus :
a/ pragmatiquement :
lire 81 journaux intimes risque d’être un pensum qui aliènerait la vivacité des choix des organisateurs de l’exposition, (pour l’instant, la médiathécaire, moi, une plasticienne ... )
b/ théoriquement :
• l’acte de relecture est un moyen de se connaître et de se reconnaître. Il met l’élève en position de recherche de l’autre moi ; c’est une prise de conscience de soi et c’est aussi la recherche de l’autre qui est soi, en définitive. L’acte de relecture est un moyen de se reconnaître.
• La relecture est aussi un élément important de la création ou plutôt un moment important de la création.
c/ pédagogiquement :
se rendre maître de ce qu’on écrit, prendre conscience de la responsabilité personnelle qui accompagne l’acte d’écriture
d/ littérairement :
• faire vivre ne serait-ce qu’un instant, au plus grand nombre, le sentiment de la confiance en l’écriture. Car si le journal intime renvoie souvent au doute de soi, il signifie, aussi, la confiance de l’écriture du diariste.
Sur ce dernier point, je ne suis pas dupe d’une anomalie : le diariste est volontaire pour l’écriture ; ici, l’élève voit son écriture suscitée dans le cadre d’un projet. Si bien que l’acte pédagogique repose sur la médiation de la confiance en l’enseignant pour guider l’élève vers l’écriture, comprise comme confiance en l’écriture. L’enseignant est un passeur mais la médiation intervient sur la motivation à l’écriture qui est déjà sociale. C’est donc penser que du social se différenciera du singulier ; or ce singulier itéré donnera naissance, en fin de parcours, à du social (l’exposition). Le nœud de l’activité réside donc bien dans le singulier, instant d’écriture intime hors de tout regard et protégé (marqué) par l’instant inceptif et l’instant terminal qui sont eux de nature sociale.
Le journal intime en milieu scolaire est donc autre chose qu’un journal intime ; pourtant il en a tous les ingrédients. L’extraction est l’opération essentielle, mise à distance qui redonne pouvoir au diariste (j’écris à l’envie transmuée en, je choisis à l’envie ce que j’écris) avec une même dimension sociale que celle qui a initié l’activité du journal intime.
16 janvier 1999
Une préoccupation de ma part pour éviter la rédaction scolaire des élèves était d’inscrire leur écriture dans la durée. Le journal intime permettait cet engagement et force est de constater, que les élèves, ayant tenu leur journal depuis septembre, sont arrivés à des productions singulières en évolution, où transparaissent nettement des évolutions de style et d’emploi des mots.
Pour cela dès la deuxième semaine de la rentrée, je distribuais une notice expliquant la démarche en termes simples et décrivant, en termes pratiques, la tenue d’un journal intime. J’y indiquais la date d’aboutissement (janvier), la nécessité d’une sélection de textes, la longueur « une dizaine de pages » devenue « une dizaine de jours », au fil des mois – consigne moins stressante pour les élèves – enfin la liberté d’écrire ce qu’ils souhaitaient et de choisir ce qu’ils voulaient. J’insistais sur la maîtrise par l’élève des choix de son écriture et des sujets. Remettre dix pages renforçait l’idée d’une responsabilité du diariste.
Envoi d’un fax :
Geneste Philippe à la médiathécaire, le 16 janvier 1999.
objet : réunion de jeudi soir
17 H. réunion parents / profs au collège
Je propose qu’on la reporte à vendredi 17 H.
Avec toute ma sympathie
J’avertis par Fax la médiathécaire que je ne peux pas être là jeudi soir pour la réunion. Je lui propose de la reporter au vendredi. Ce qui est curieux c’est pourquoi elle tient tant au jeudi malgré les nombreuses impossibilités pour moi d’y participer. Enigme.

17 janvier 1999
Retrouvée alors que je cherchais le téléphone de Mi. - la plasticienne - la date du 11 juin 98, date à laquelle avec la médiathécaire nous nous décidions pour le journal intime. Le travail de bilan que j’avais entrepris des autobiographies (une semaine) d’élèves m’amenait à délaisser cette voie. Il me restait à opérationnaliser la situation pédagogique du journal intime. Je reprenais alors les notes prises dans la perspective d’échanger avec C.L. sur la théorie des papiers intimes - perspectives déçues puisque C.L. a décliné l’engagement initial - et me mettais au travail. Début septembre à une rencontre Freinet je rencontrais Simone Cixous qui avait publié une BT2 sur les journaux du dehors à partir des travaux d’A. Ernault. J’en avais discuté avec elle au congrès Freinet de la fin août à Lyon. Mais le journal du dehors renvoie en fait au journal institutionnel que j’avais fait tenir aux élèves de 4° l’an passé pour l’autobiographie (qui devait être une fusion de ce journal avec leur journal intime, et ce sur une semaine).
L’entrevue avec C.L. le jeudi 14 a fait avancer l’idée du court-métrage qui sera un élément important de l’exposition. C’est son neveu qui va l’assurer. C.L. a des idées intéressantes pour le début qui m’enthousiasment.
Côté plastique, Mi. insiste sur la transformation plastique des textes, transformation allant jusqu’à la non lisibilité. Cette idée m’agrée, je n’envisageais pas de toute façon une exposition en l’état des journaux intimes c’est pourquoi je ne tenais pas à ce que Mi. intervienne dans les classes avant que la sélection des textes ait été faite. Ce qui est curieux, c’est la difficulté que nous avons jusqu’à présent, C.L., Mi. et moi à nous comprendre. Les réunions ont été infructueuses.
Pourtant les grandes lignes de l’expo. y ont été tracées. Il n’empêche que l’on ne pourra pas articuler l’exposition plastique avec la vidéo. Le lien restera le journal intime des élèves mais il me semble qu’un travail théorique approfondi, en tout cas logiquement mené, aurait permis une plus grande unité de l’exposition.
J’ai perdu le numéro de Mi., je ne peux pas l’avertir de la réunion parents / prof qui m’empêche d’être présent jeudi soir. Je vais téléphoner à C.L.
Il y a aussi L. que je ne connais pas, ce qui m’interroge…
Il est tard je reprends ce journal.
Qu’est-ce qui compte dans ce travail demandé aux élèves ?
De voir et de dire le monde à partir de sa propre position dans ce monde ; ce qui compte c’est l’expression de soi et non l’évaluation de cette position...
Ce point est en contradiction avec l’univers scolaire qui est un univers identifié à l’évaluation dont l’évaluation de soi instrumentalisé pour les projets personnels-professionnels, à 11, à 12, à 13, à 14 ans… !
L’espoir est donc que par l’ouverture à l’intime - émotions, sentiments, affect – l’élève saisisse, même fugacement, à peine, à un moment, l’écriture comme force d’expression de soi. Là encore, ce point contrevient à l’univers scolaire, qui valorise le seul côté cognitif de l’humain. Or, le projet du journal intime propose de valoriser l’expression à partir de chaque singularité inaliénable : c’est un peu une aventure que de se lancer dans ce projet.
En effet, cette valorisation de l’acte, avec l’exposition, est déconnectée de la valorisation égocentrique / narcissique de l’auteur puisque l’exposition est collective, arrangement des textes que seuls les auteurs sauront identifier (s’identifier). En quelque sorte, côté élève, je me pose si je m’expose et j’expose un texte anonymé dont j’ai assuré la responsabilité de l’écriture en le signant au départ lors de la remise au professeur (le journal intime brut). C’est l’enseignant qui anonyme tous les textes avant le travail avec la médiathèque pour l’exposition.
Cela implique une réflexion sur l’exposition, inscription dans la cité. On pourrait dire que le jeune qui accepte de s’exposer accepte une forme d’intégration dans la cité. Osons un jeu de mots. L’exposition est aussi une édition quand, l’écrit advenu, elle met le sujet sous le regard des autres. L’exposition / éditrice, l’expoditrice inscrit de la sociabilité par le jeu des regards et la croisée des écrits.
En même temps, parce que collective, l’expoditrice est une auteurisation à paraître. En ce sens je lis dans une note du mois d’octobre qu’écrire ébranle le scripteur car il y a extériorisation d’une part de soi.
S’écrire, exposer, et maintenant sélectionner (l’élève fait une sélection qu’il donne à lire à l’enseignant).
Je lis dans les notes, probablement de septembre ou d’octobre, que la sélection aide le sujet à comprendre que ce qu’il a écrit est un moyen de faire circuler sa pensée et un moyen de rejoindre l’autre. En fait, avec l’exercice de l’écriture, se rejoue ce qui se joue, déjà, dans l’exercice du langage : tout enfant développe son image de soi en même temps qu’il s’approprie le langage. Où l’on retrouve Montaigne : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait ».
Mais la sélection par l’élève, c’est aussi affirmer explicitement que le premier lecteur d’un journal intime, c’est soi-même. Sélectionner, ici, est une décentration en acte. Derrière, on retrouve des idées principielles, à savoir, que raconter sa vie, c’est choisir de sa vie ce que l’on veut dire de soi et que, d’autre part, par cette distance, c’est une reconstruction. En fait la relecture du journal intime n’est-elle pas le premier instant de toute autobiographie ?
18 janvier 1999
Hasard. Je tombe sur cette citation tirée d’un livre canadien Parlécoute (Université de Montréal / C R D P Poitiers) qui pose « Les quatre conditions essentielles à la réussite du développement du langage (...) : savoir écouter ; être littéralement captivé par les activités de langage ; avoir une image positive de soi-même ; se sentir chaleureusement accueilli, entièrement accepté, écouté et compris de tous et chacun ».
Coïncidence assez parfaite avec notre travail collectif d’exposition.
Je pense aussi au roman Push de Saphire.
21 janvier 1999
Un échange avec la médiathécaire :
Jeudi 21 janvier
Philippe,
2 personnes ne pouvant pas assister à la réunion de vendredi soir, donc nous sommes obligés de l’annuler.
Nous avons effectué la sélection des extraits des journaux intimes des élèves Pour nous permettre d’avancer quand même dans notre travail. Je te faxe notre sélection afin que tu puisses demander aux élèves si ils sont d’accord pour une exploitation éventuelle.
Lorsque les élèves auront donné leur accord, nous pourrons alors prévoir une réunion.
Amitiés
C L
Réponse de Philippe à C.L.
Chère C.,
Bien reçu ton fax
Ne me faxe pas les textes, je passerai les prendre aujourd’hui jeudi à 16h.30 et te remettrai 2 nouveaux journaux intimes.
A tout à l’heure.
Bien amicalement
Philippe
22 janvier 1999
Les derniers journaux m’arrivent. Ils sont en général moins intéressants car succincts ou trop rapidement écrits. Je les porte à C.L. qui a commencé la constitution d’un corpus d’extraits sur son ordinateur. Je me suis rendu à la médiathèque hier soir et ce soir. Faute de réunions très régulières, le choix des extraits ne va pas se faire par un groupe, mais par une personne. J’avais moi-même établi un choix d’extraits dans tous les journaux intimes, mais le manque de collaboration ne permettra sa prise en compte que dans la partie graphique de l’exposition. Curieuse démarche collective de la part de C.L.
Nouvelle déception C.L. a intégré un nouveau membre dans l’équipe organisatrice... et comme par hasard, encore un psychologue. Cette démarche révèle à mon sens deux attitudes de sa part 1. Rien n’est clair ; et l’absence continuée de concertation apparaît comme une volonté de gouverner, en solo, une activité qui se drape sous le terme démarche / organisation collective. Encore un méfait des positions hiérarchiques. Je n’ose penser que c’est à celui qui paie que revient le commandement des choix. Le fait de masquer ainsi le nom et le choix des co-organisateurs ( ou membres du groupe d’organisation) permet à C.L. d’avoir une mainmise totale sur l’exposition et d’éviter que d’autres interprétations que la sienne de l’exposition aient cours. Moi, ça me gêne énormément car j’ai établi un climat de confiance avec les élèves, ils ont à l’écrasante majorité joué le jeu, j’ai pris toutes les précautions pour éviter que leurs textes soient violés dans leur intimité, et qu’ils ne soient lus qu’avec leur accord. Or depuis janvier et même décembre je vais de surprise en surprise, découvrant des collaborateurs qui me sont inconnus : c’est un déni de toute démarche collective mais aussi un abus de confiance à l’égard des jeunes. À moins que ce soit du mépris à l’égard de ce qui ne serait que matériau. Cette situation me met très mal à l’aise, car en porte-à-faux à l’égard des jeunes. Cette déception m’est amère... J’oubliais... au détour d’une phrase j’apprends qu’une employée de la médiathèque travaille avec C.L. sur les journaux intimes. Peut-être C.L. a-t-elle mis d’autres personnes dans les pages enfantines. Au moment de partir, j’apprends qu’A., une amie, vient d’être invitée à cette lecture... là je m’étonne seulement qu’elle n’ait pas été contactée plus tôt, vu qu’A. participe au groupe de recherche qui travaillait régulièrement avec C.L. sur les divers projets. Ce groupe aussi est torpillé par la manière de mener cette exposition, enfin, c’est une manière de voir les choses.
2. L’appel à des psychologues ne me plait pas du tout. Cela ne peut pas être un hasard. Or je suis convaincu qu’il y a là un contresens sur notre activité, contresens qui explique sans doute la non prise en compte de mon crédo depuis le début de l’exposition, à savoir, respecter l’écrit intime des enfants, respecter leur confiance. Ce contresens expliquerait, aussi, pourquoi mes propos soucieux de décembre et début janvier sur le paradoxe du journal intime exposé, n’ait rencontré aucun écho : un peu comme s’il ne s’agissait que de préoccupations de pédagogue dont seraient exemptés les autres professionnels engagés dans l’exposition : dichotomie sans fondement.
Mais peut-être y a-t-il autre chose. N’est-ce pas ce que j’ai déjà remarqué dans l’Éducation Nationale ? Ce serait un phénomène de neutralisation des acteurs engagés dans toute institution. Celle-ci cherche à anonymer les initiatives et à récupérer, par assimilation, les apports. Je ne saisis pas bien, dans toute sa complexité, ce processus et n’en ai qu’une perception intuitive. Toujours est-il que je crains que la volonté psy. affichée dans le choix de collaboration soit le signe d’une volonté d’annuler l’aspect social de l’exposition, ce que j’appelle les fragments pré-adolescents de la cité andernosienne.
Peut-être suis-je parti trop en confiance dans une collaboration avec quelqu’un que j’omettais de voir comme institutionnelle. Que j’ai eu tort me met en désarroi.
23 janvier 1999
Réunion ce matin 10 heures à la médiathèque. On va travailler sur le scénario du documentaire filmé consacré au journal intime. En préalable j’ai décidé de crever l’abcès de ces malentendus qui me rongent. Je mets les cartes sur la table. Une demi-heure suit, d’un dialogue qui n’en est pas un. Je parle fonctionnement de groupe, C L répond critères personnels de choix des personnes et justification par la valeur des gens choisis. A., seule membre de l’ancien groupe de réflexion de la médiathèque s’étonne de la mise à l’écart de ce groupe pour cette exposition.
La tension est importante. Même si cela m’a coûté, je préfère avoir gardé mon honnêteté morale et intellectuelle en disant ce que je pensais.
Les deux heures qui suivent nous avons bien travaillé sur le scénario. Je suis tout de même inquiet pour l’exposition car la sélection de textes existante a été faite dans la seule vue du scénario ; elle est certes assez riche, elle est très riche même, mais ne comporte pas un extrait de chaque enfant, ce qui va nécessiter de ma part et de celle de Mi. de nous mettre d’accord, en récupérant l’ensemble des journaux.
24 janvier 1999
La séance d’hier me trouble beaucoup et je retombe sur cette difficulté du travail collectif, auquel la plupart de nos contemporains substituent le travail dirigé.
Comment peut-il ne pas être naturel, quand on doit oeuvrier collectivement, de ne pas poser, d’abord, le groupe, puis ensuite la méthode choisie ?
J’ai repris le travail d’hier avec plaisir, la relecture est vivifiante, même s’il reste à organiser les extraits. En revanche dès 8 heures ce matin – et je crois que c’est cette préoccupation qui m’a réveillé – j’étais penché sur le corpus d’extraits dégagé pour le scénario de la vidéo. Un problème évident : 49 élèves ne sont pas retenus, or c’est avec l’extrait de chaque élève que Mi. doit travailler pour réaliser le livre / journal donné à lire lors de l’exposition. Concrètement cela signifie – Mi. devant travailler avec les élèves – qu’il me faut récupérer tous les journaux intimes pour, à partir de la présélection faite en lisant les journaux lorsque les élèves me les ont rendus – un nombre d’heures nocturnes important entre le 4 et le 7 janvier afin de donner des journaux à lire au groupe d’organisation de l’exposition – saisir des extraits de chacun des 49 journaux non retenus pour le scénario. Cette perspective m’inquiète car le mois de mars n’est pas loin.
Quelques réflexions me viennent au cours de cette journée à propos des journaux intimes. Je dis souvent que la tenue de ce journal a créé chez l’enfant – au moins momentanément – un autre rapport à son activité et à lui-même. En effet, il a bien fallu que, même un très bref instant, il devienne spectateur de sa vie au lieu de s’extérioriser dans ses seules activités. Michel Lobrot parle quelque part d’autoscopie. Je comprends ce terme d’autoscopie comme renvoyant à l’expression en tant qu’action ; l’expression vaut action puisqu’elle est extériorisation d’une intériorité, actualisation d’un vécu intériorisé ou mémoriel. L’écriture intime est une projection de soi mais aussi un acte de mémoire, une inscription de soi dans le monde, une inscription différée, ou mieux, médiée. Elle est intentionnalité mais aussi, une fois accomplie, évaluation.
Pourquoi des personnes refusent-elles l’écriture intime ? parce que la confrontation avec soi-même est dangereuse si peu que l’on exprime une disgrâce personnelle – ceci aussi se trouve quelque part chez Lobrot. Aussi lorsqu’on manie le journal intime lors d’une activité pédagogique, il me semble utile de ne jamais forcer la main des élèves et d’assurer le secret autour de leur texte, aussi insignifiant nous apparaisse-t-il. Je sais que cette exigence peut paraître excessive, mais je pense qu’on ne connaît pas suffisamment les élèves pour se dire assuré d’éviter tout impair psychologique. Autant prendre toutes les précautions. Avec le journal intime à l’école on ne touche pas tant au savoir (savoir-faire d’écriture, réflexions sur tel ou tel sujet, travail littéraire) qu’au noyau relationnel et affectif de l’être humain. Il ne s’agit pas de savoir-être comme le chuchotent les textes officiels mais d’une pratique d’être.
En paraphrasant librement Lobrot dans Lire, délire (1991 Voies livres) on pourrait dire qu’avec l’exposition, le journal intime sort du secret, se laïcise et prend des formes nouvelles (exigées par l’économie même de l’exposition et sa dynamique).
Outil d’imaginaire il quitte le chemin des vérités révélées à soi pour – par la confrontation avec d’autres et son inscription dans un ensemble – être expression d’idées et de fiction, non point, toutefois, sur le socle d’une argumentation, mais sur celui de l’intuition, de la sensation, on aurait dit autrefois, du cœur de l’homme. C’est à ce moment - là qu’il peut y avoir espoir d’entrer dans l’écriture avec toutes ses potentialités.
Une autre dimension de la pratique du journal intime est celle de l’ouverture (ou approfondissement) de l’autonomie, renforcée dans le cas qui est celui décrit ici par le choix d’extraits. Certains élèves par exemple ont imposé contre leurs parents leur participation à l’exposition. L’autonomie se joue certes ailleurs. Peut-être que parfois l’écriture intime peut permettre une réconciliation avec soi, une adhésion à ses propres actions et pensées. Il y a là une piste que je ne cerne pas vraiment, que je sens seulement, intuitivement : s’écrire c’est toujours bâtir une cohérence intérieure.
C’est une première étape de toute mise en projet d’une personne.
Ceci dit, je ne pense pas qu’au niveau de l’activité présente, il y ait vraiment accès à une démarche d’émancipation qui nécessite la conscience de « ce qu’on a fait de moi... » (on, la famille, l’État, les institutions...) et une réponse à la question « qu’est-ce que je fais de ce qu’on a fait de moi ? » (question au centre des réflexions des pédagogues révolutionnaires ou soucieux d’émancipation).
26 janvier 1999
Envoi d’un fax à C.L. à 15h. :
Philippe Geneste à C L.
C.,
En te souhaitant bonne reprise pour ton boulot.
Je me suis entretenu avec Mi. pour fixer le début de ses interventions. Elles commenceraient le mercredi 3 février. J’ai pointé les élèves présents sur la sélection de textes pour le scénario de la vidéo. Afin de compléter le corps d’extraits pour l’exposition, je me propose de prendre les journaux des élèves le mercredi 27 janvier à la sortie de mes cours vers 10h.15 (1) .
J’y travaillerai plusieurs jours afin que le corpus soit complet le 3 février (2) .
Ensuite bien-sûr je les remettrai à la médiathèque – ils peuvent être utiles lors du film et lors du travail de Mi. (3).
Pour la vidéo je n’ai pas d’idées nouvelles, seule l’idée du montage assez rapide (de journaux intimes, d’extraits de catalogues divers de Noël...) accompagnant l’énumération des « pour Noël j’ai eu... » s’est précisée.Bonne semaine
Philippe(1). Peux-tu faire en sorte que je puisse les retirer même si tu n’es pas présente à la médiathèque à cette heure-là ?
(2). J’avais établi une pré-sélection lors de mes lectures des journaux intimes que je n’avais pas eu le temps de noter afin que le groupe de travail les ait à sa disposition le 7 janvier.
(3). Bien sûr si tu préfères que ce soit un groupe qui établisse la sélection des 49 textes qui restent à choisir – bénéfice les lectures plurielles – J’en suis pleinement d’accord. Dans ce cas sache que le lundi est le seul jour où j’ai toutes les classes, donc seul jour avant mercredi 3 pour que je puisse leur remettre l’extrait sur lequel Mi. travaillera avec eux.
27 janvier 1999
Suite au fax envoyé le 26 / 01 dans l’après midi, je suis passé, ce matin, prendre les journaux intimes, afin de présélectionner les textes des jeunes pour l’exposition plastique dont s’occupera Mi.. Il est 22 h. j’achève juste ce travail grâce au choix déjà établi à la lecture, mais non transcrit.
Je vais préparer les groupes de travail pour Mi. et donner les textes aux jeunes.
Ce matin j’ai croisé A. à la médiathèque qui sortait du bureau de C .L. Hasard objectif ? étrangeté de la vie. J’ai discuté avec C.L., à son initiative, sur la réunion du samedi 23 et du différent qui nous a opposé suite à mes propos. Je n’ai évidemment rien retiré de ce que j’ai dit, car je le pensais et le pense toujours. Nous n’avons pas du tout la même conception de ce que peut être un travail collectif. Visiblement ces présupposés auraient dû être levés lors d’une véritable réunion préparatoire. Je crois de plus en plus que c’est une erreur de ma part de ne pas avoir agi avec C.L. comme avec une institutionnelle (autant que j’aurais su le faire d’ailleurs).
Je suis traversé par les écrits des jeunes – qui sont attachés à ces journaux, me demandent de les leur rendre, plusieurs fois dans la semaine : ce qui prouve qu’ils se sont donnés dans ces textes – et je trouve réellement une grande richesse à ce travail. J’espère, évidemment, que les conflits suscités par l’organisation vont s’apaiser, mais je ne regrette pas d’être intervenu.
31 janvier 1999
Hier matin, réunion à la médiathèque. C.L. , F., A., seules présentes. On travaille sur le scénario, son découpage. On lit l’ensemble (21 minutes 30 sec.), on arrange l’intérieur de quelques séquences (Noël surtout). La discussion est sérieuse et productive. Pour ma part mes compétences s’arrêtent ici. Un problème intéressant a été soulevé. Qui va lire les textes. Inaperçu au début de la discussion, un point s’est imposé d’un coup : on peut tout faire rater si on fait lire les textes par des enfants du collège ou de collèges proches. Le texte ne peut être porté par une voix hostile, il ne doit pas être incorporé, incarné dans des tessitures de voix, dans des toiles de rythmes, susceptibles d’être reconnus par leurs auteurs. Comme faire dire son texte par chaque acteur aboutirait à un patchwork vite inaudible et brisant l’unité du film, il faut choisir des voix pré-adolescentes mais inconnues, étrangères aux élèves. On retrouve la nécessaire distanciation apte à objectiver l’écrit intime.
Comme la mise en commun mais aussi au commun des textes, la distance de la voix est nécessaire pour que les auteurs n’entrent pas en adhérence avec le dit de l’écran et pour que le film évite ainsi la violence faite au corps des textes, le viol des intimités confiées. L’objectivation des textes dans des dires permet de ne pas réagir par l’identification recherchée à sa voix. C’est essentiel. Leiris écrit dans À Cor et à cri,
« Ma voix exhalaison directe de mon être et que je sens
intérieurement plutôt que je ne l’entends intimité
proximité maximale et ( si je vais jusqu’au bout de ma
pensée ) identité : véhicule de la parole et donc de ma
conscience, ma voix, c’est moi ».
La distance des voix lectrices est importante pour considérer les textes comme acte de dire où se love toujours une relation sociale, une lecture, une disure, une orientation vers l’autre que soi – inévitablement, ne serait-ce que par dédoublement de soi. Cet épisode montre sûrement que dans le journal intime, même en prose non recherchée, le corps, l’organique, sont inscrits. C’est une différence notoire d’avec la plupart des autres productions écrites que l’on peut demander aux élèves.
Le 30, au tout petit matin, j’ai achevé les groupes de travail avec Mi., la plasticienne. Confirmés par la journée du 30. Il me faut les porter à Mi..
Les 27 - 28 - 29, j’ai relu tous les journaux intimes pour établir un corpus pour l’exposition graphique.
