partie 3

Journal de bord d’un atelier d’écriture consacré au journal intime (février 1999)

mars 2026

Parce que le journal rend visible ce qui dans le feu de l’acte pédagogique s’effectue insciemment, il est un outil majeur de réflexion mais aussi de connaissance de soi en tant qu’enseignant. Le journal est un instrument simple et efficace d’auto-éducation.

Lundi 1er février 1999

Debout 5 h 30 - J’ai cours toute la journée ; je me lève tôt pour classer les textes des élèves pour l’exposition graphique / plastique. J’en ai pour une grosse demi-heure.
Hier soir j’ai téléphoné à Mi. pour m’assurer qu’elle serait présente mercredi de 14 h à 17 h et lui confirmer que les groupes étaient constitués. Je lui ai parlé de son intervention le 8 février, ou plutôt je lui ai fait transmettre le message par son mari.
Je passerai probablement chez elle, ce matin, pour lui déposer les documents écrits.

Ce soir coup de fil de Mi., elle a bien reçu mon mot. Elle m’affole en m’annonçant qu’elle ne sera pas là le mercredi 3 février... moi j’ai poussé à ce que les élèves s’inscrivent dans le cadre de la médiathèque. Une fois de plus cette préparation parcellaire de l’exposition, le groupe scénario d’un côté, Mi. seule de l’autre, cafouille. À juste titre, Mi. s’interroge sur l’ordre d’exposition et les choix. Seul un groupe pourrait en parler et avancer. C.L. en a jusqu’à présent repoussé la tenue, très préoccupée, je pense, par la réalisation du film. Mi. me dit qu’elle lui en parlera. On devrait donc avoir une réunion d’ici le 18 février sur l’exposition en général. Pour ma part je crains l’hétérogénéité entre le film et la partie plastique, mais je suis trop ignorant, trop incompétent dans l’un et l’autre domaine, pour intervenir.
En revanche, je vois très bien certains dysfonctionnements du groupe, un groupe qui n’en est pas vraiment un, à qui manque un ciment collectif.

Les élèves attendent avec curiosité la rencontre avec Mi.. Les élèves demandent toujours si ils vont récupérer leurs journaux intimes. Tout ceci est bon signe et donne la pêche.


Mercredi 3 février 1999

Premières séances des élèves à la médiathèque, avec Mi., la plasticienne.
Trois absents, un seul m’avait averti. C’est la preuve de l’intérêt des élèves pour l’exposition. Un couac, en droite ligne logique du manque de coordination voulue par C.L. : Mi. a dit aux élèves qu’il y aurait un film. Nous souhaitions qu’ils le découvrent le jour de l’exposition...
Coup de fil de C.L.. Prochaine réunion samedi. Son neveu filmera durant une semaine dans Andernos lors des vacances. On sent que l’exposition est en phase de réalisation.
Elle aura lieu début avril.


Samedi 6 février 1999

Nouvelle séance de travail à la médiathèque de 10 h 30 à 12 h 40.
O., neveu de C.L. qui va assurer le film ; Ph. et L., des psychologues amis de C.L., F., C.L. et moi sommes présents. Comme le samedi précédent nous avons bien bossé sur le scénario, à la recherche d’images.
Le choix d’images qui ne commentent pas les textes et qui ne les répètent pas est conservé – certaines séquences du film sont à peu près cernées. D’autres doivent être construites. C’est un travail tout à fait intéressant et le fait de réfléchir à plusieurs, comme samedi dernier, crée un intérêt supplémentaire.
Ce travail me fait prendre conscience qu’au cinéma, et c’est pareil en photo, on charge symboliquement les images. Je crois comprendre du coup que le risque d’un film, c’est la surcharge de sens. Par exemple, nous tentons de sortir de (ou de ne pas entrer dans) ce travers en ayant une cohérence iconique pour chaque séquence séparément. En revanche nous n’avons pas de schéma iconique d’ensemble.
Toutefois on recherche les jointures. Le choix fait de présenter un texte blanc sur tableau noir, comme dans les films muets, pour annoncer le passage d’une séquence à une autre, autorise cette facilité.
Au cours du débat, nous avons eu la discussion : journal intime exposé par subjectivité ou regard subjectif pour un ensemble (les journaux intimes) qui est de nature sociale. J’ai bien sûr défendu ce dernier point de vue.

Samedi 6 février 1999

Avec Annie, ma compagne, lors d’un de ses jours de repos, discussion passionnante sur les journaux intimes exposés et sur le film. Annie n’a pas lu le scénario. Mais elle avance une idée que je trouve très belle : filmer des feuilles mortes, puis une feuille de journal intime. On tourne autour de cette idée, on la fouille, on la creuse et on se dit à partir de la visualisation d’Annie :

des feuilles mortes fondu une page fondu une page
enchaîné blanche enchaîné écrite
ou
plongée sur des pas feuilles fondu feuille de feuille de
pied foulant mortes enchaîné papier quadrillé papier
des feuilles mortes bruit des feuilles blanche quadrillé
foulées bruit de feuille écrite
de papier bruit de
feuille de
papier tournée
ou encore
Marée fondue feuille fondu Marée fondu feuille
basse enchaîné blanche enchaîné haute enchaîné écrite

Séquence à placer avant la conclusion sur écran noir avec phrase qui défile. Donc quelques secondes purement visuelles.


Mercredi 17 février 1999

Beaucoup de travail pour les classes auxquelles j’enseigne. Je n’ai pas repris ce journal depuis dix jours.
Aujourd’hui 16h.20, C.L. m’appelle pour m’avertir que la réunion de 17h. est annulée. Heureusement, je n’étais pas parti. Interpréter cette annonce tardive ? Non, je laisse tomber c’est dans la droite ligne des oublis et reports antérieurs. C.L. demande à nouveau mon approbation sur le choix de ses amis psychologues : pourquoi ce besoin d’être confortée dans ses choix ? Pourquoi craindre mon jugement ? Pourquoi ce type de question qui n’en est pas ?
Je lui parle de la séquence suscitée par Annie (voir le 6 février sa description).
C.L. prend note, émet des réserves sur la possibilité technique de réaliser des fondus enchaînés. Date nouvelle prise pour le jeudi 25 à 17 h.
Je lui parle des textes (citations) pour l’exposition : Locke, Amiel, Hess.
Je lui envoie un fax, il est 18 h :

C.L. voici des textes pouvant servir à l’expo.
Bonne fin de journée
Philippe
fax 17 février 1999 18 h

« Il n’y a presque rien d’aussi nécessaire pour le progrès des connaissances, pour la commodité de la vie et l’expédition des affaires, que de pouvoir disposer de ses propres idées ; et il n’y a peut-être rien de plus difficile dans toute la conduite de l’intelligence, que de pouvoir s’en rendre tout-à-fait le maître. » [1]

« Une idée qui me frappa est celle-ci : chaque jour nous laissons une partie de nous-mêmes en chemin... Cette pensée est d’une mélancolie sans égale. Elle rappelle le mot du prince de Ligne : « Si l’on se souvenait de tout ce que l’on a observé ou appris dans sa vie, on serait bien savant. » Cette pensée suffirait à faire tenir un journal assidu. » [2]

« Jeudi 12 février, Bernard Charlot me téléphone. Je lui dis que je pense beaucoup à lui en écrivant mon livre sur le journal.
« Pourquoi »
Je lui rappelle que nous nous sommes disputés en réunion de DEA à propos de l’utilité du journal. Il me réexplique sa position :
« Le journal peut être un outil pour la recherche, mais il n’est pas le rendu de la recherche. »
Personnellement, je pense que le journal est la recherche. Même si le rendu final prend une autre forme. C’est dans le journal que s’opère les transductions créatives, les rapprochements de faits relevant de logiques différentes... Il faudrait que j’ajoute B. Charlot sur la liste des destinataires du livre.
Discussion à poursuivre. Lucette lit ce journal du journal. » [3]

« Saint-Gemme, vendredi 13 février. Je reçois Fabrice Littamé, journaliste à l’Union qui vient me rencontrer au sujet de l’article qu’il prépare sur le livre de Paul Hess. Il a voulu me rencontrer chez moi... Littéraire, il a commencé une recherche sur G. de Nerval... Il s’intéresse à ma pratique de journal et souligne la tension qui m’habite entre la passion du désordre (il me trouve plus « anarchiste » que mon grand-père, au moins par les sujets que j’étudie) et une organisation méticuleuse de mon temps et de mon écriture... Je lui fais découvrir mes archives, ma bibliothèque... Avant son arrivée, et après son départ, je relis cet ouvrage que je corrige attentivement. » [4]

« Tenir un journal est une pratique ancienne, une forme de recueil de données, que celui qui s’y livre utilise pour rassembler, au jour le jour, des notes et des réflexions sur son vécu, les idées qui lui viennent, ses rencontres, ses observations... Il est un outil efficace pour celui qui veut comprendre sa pratique, la réfléchir, l’organiser. L’objectif du journal est de garder une mémoire, pour soi-même ou pour les autres, d’une pensée qui se forme au quotidien dans la succession des observations et des réflexions. » [5]


Jeudi 18 février 1999

Pourquoi l’autobiographie est-elle plus inaccessible aux élèves de 4e que le journal intime ? Jusqu’à présent je pensais que l’autobiographie – que je faisais faire l’an passé à partir d’un journal intime et d’un journal institutionnel exclusivement centré sur la vie au collège – nécessitait une synthèse de deux aspects hétérogènes de la vie, donc une interprétation à élaborer. Le journal intime, en revanche, s’écrit au fil des jours et des pensées. Se livrer n’est, certes pas, facile, mais c’est plus aisé que de construire une scène personnelle en donnant sens à des matériaux hétéroclites. Mais il y a une autre raison : l’autobiographie est une reconstruction qui veut assurer un sens à sa vie, à sa propre histoire. Par ailleurs, l’autobiographie est un genre, comme le roman... elle présuppose des connaissances intertextuelles préalables, elle implique une formalisation de l’écrit. A priori, le journal intime échappe à cette contrainte.

Je trouve, chez Alain Girard, une confirmation de mon choix de ne pas annoncer a priori l’inscription des écrits intimes dans une exposition publique. En effet, il écrit dans son ouvrage de 1963 que pour le rédacteur d’un journal « son registre n’est pas un ouvrage » ; soit, dit tout simplement, la publication n’est pas compatible avec le projet du journal intime. Elle peut se réaliser, mais a posteriori. Je dois creuser cette idée. Le livre de Girard devrait m’y aider. Dans la bibliographie de La pratique du journal. L’enquête au quotidien, Rémi Hess dit de lui qu’il est remarquable.


Dimanche 21 février 1999

Exposer des journaux intimes, c’est moins plonger dans les subjectivités secrètes – surtout si les textes sont anonymes comme dans cette exposition – que souligner l’inépuisable complexité du réel ou mieux, car le terme de complexité entraîne l’idée d’une cohérence organisatrice, la multiplicité du réel sous saisies subjectives multiples. Ce qui est remarquable c’est, qu’alors que les saisies visent la particularité la plus singulière pour chacune d’entre elles, leur mise sous commun regard offre une relative généralité de la préadolescence d’une cité, une trame insciente de réactions, fond de tableau en relief duquel s’imposent certes des discordances mais des discordances sur un ordonnancement secret, diffus et de nature sociale, collective en tout cas.


Lundi 22 février 1999

Pourquoi l’anonymat ? Parce que tenir un journal c’est toujours, comme le dit Alain Girard, se réfugier dans le secret.
Au niveau d’une exposition paradoxale (puisque collective et centrée sur le journal intime), l’anonymat est une manière de rappeler cette vérité première de l’invention du journal intime. Un panneau, au début de l’exposition rendra aux auteurs leur dû en notant la liste des trois classes (le nom de tous les élèves de ces trois classes) y compris le nom de ceux qui, ayant refusé d’être exposés, ont participé aux échanges, à la genèse de cette exposition. Les élèves concernés ont été avertis de cette disposition et l’ont tous immédiatement acceptée.


Mercredi 24 février 1999.

Fax reçu de C.L : la réunion à la médiathèque prévue à 17h. est annulée. Le fax a mal fonctionné, d’où les blancs du début :

Philippe,
Depuis le début... nous avons commencé... Nous nous rendons compte... beaucoup d’images pour… Demain jeudi nous partons à Bordeaux pour enregistrer les voix des jeunes. La réunion de jeudi soir est annulée car nous ne serons pas de retour à temps. Téléphone - moi chez moi afin que je te tienne au courant de l’avancement du film, et afin que nous fixions une date de réunion.
Amitiés
C. L.


jeudi 25 février 1999

Geneste Philippe à C. L.
Merci de ton fax, j’ai pris note du report de la réunion.
Tout ce travail doit être enthousiasmant.
À bientôt pour une nouvelle réunion de travail.
Bon courage pour ta journée
G Ph.


Samedi 27 février 1999

Vers 12 h 30, coup de téléphone de C.L.. Elle me tient au courant de l’avancée du film. C’est magnifique. O. travaille sur le montage, ils y ont travaillé déjà avec Ph. qui a fourni du matériel à O.. La carte vidéo de l’ordinateur de la médiathèque ne permettant pas le montage. L’enregistrement de la lecture par deux enfants bordelais est achevé : 25 minutes, il faut couper un peu. C.L. me dit ce qu’elle a choisi, me demande mon avis ; je trouve les 2 passages coupés judicieusement choisis, mais encore une fois je ne sais pas quel est le statut de ces demandes après coup et qui ne me semblent là, pour C.L., que pour recevoir une réponse positive (valeur de confirmation de soi, peut-être ?) ; en tout cas cela ne relève pas d’un véritable échange et d’un vrai dialogue. Je le prends donc à titre d’information et donne mon avis sur cette information : ce n’est pas un avis sur le processus de création du film lui-même auquel je me sens en apport ponctuel et limité (limites que j’ai revendiquées lors des rares réunions car je n’ai pas de compétences dans le domaine du tournage, du montage...).
Par rapport aux propositions issues des réflexions d’Annie, l’idée de la feuille n’a pas retenu leur attention. Ils ont repris l’idée marée haute / marée basse ainsi :

  • écriture d’une phrase de journal intime sur le sable, marée basse
  • marée haute, phrase effacée
    Au fond de moi je trouve cela un peu stéréotypé. Mais je me retiens de le dire car depuis la réunion du 23 janvier je vis la relation avec C.L. et le pseudo groupe d’organisation de manière tendue, sans changement dans le mode de fonctionnement de ce groupe. Alors aujourd’hui, je ne pointe pas le stéréotype. Je propose d’inverser les images pour terminer sur une trace. Au fond je pense qu’il serait bien que la phrase soit dite puis que reste l’image de la phrase sur l’image, l’écriture devant emporter le dernier mot.

J’apprends aussi par ce coup de fil que les amis psychologues de C.L. ont mis les enfants du mari dans le film lors de la séquence consacrée à la scène de la chambre d’adolescent… dans le moment du tournage on doit parer au plus pressé, ceci explique peut-être cela.

C.L. m’apprend que Mi. est déçue par les productions des élèves. Comment Mi. pourrait-elle être déçue, quand elle n’a même pas fait travailler les élèves avec elle ? Quand elle leur a fait un discours pour toute explication ? quand elle ne leur a fait aucune démonstration de son art ? Et puis n’était-ce pas ce qu’elle voulait : des idées qu’elle retravaillerait elle, qu’elle mettrait en forme, elle, en biffant le texte le cas échéant (cf. la réunion de décembre – avant le début de ce journal – et les remarques faites dans ce journal le 17 janvier). Une nouvelle fois je note un dysfonctionnement dans la relation avec l’intervenant extérieur (terme utilisé dans l’Éducation Nationale). Celui-ci prend-il la mesure de ce que c’est que travailler avec des élèves ? Dans le cas présent, la réponse est claire, non. Pour moi ce n’est pas ici un grave problème en termes d’exposition, car le travail de Mi. participe de la mise à distance, dispositif important dans la résolution du paradoxe inhérent à cette exposition. En revanche, c’est un problème du point de vue de la relation du pseudo-groupe d’organisation aux travaux des élèves, qui apparaissent bien comme des matériaux. Le ratage par Mi. de la participation des élèves au livre d’art, qu’elle va faire à partir de fragments de journaux intimes ayant eu l’aval des élèves au préalable, est le signe de cette conception des productions d’élèves.
Nuançons, les élèves ont eu le fragment entre leurs mains auparavant.
Nuançons, l’exposition est une collaboration collège / médiathèque, soit ici production d’élèves d’un côté / professionnels de l’exposition de l’autre. Ceci était clair au départ sauf pour la partie graphique où l’exposition de certains travaux d’élèves était envisagée. Mi. avait remis les choses à leur place lors de cette réunion de décembre en insistant sur le nécessaire retravail professionnel.
La participation des gamins a donc été une sorte de tentative pour Mi., pas vraiment une collaboration. En fait je ne sais pas trop interpréter cette réaction de Mi. rapportée par C.L..

16 h 30. À l’invitation de C.L. je me rends à la médiathèque où elle travaille avec O. sur le montage du court-métrage.
Accueil chaleureux. Je m’enquiers de la santé de C.L. qui souffre de calculs. Elle était à l’hôpital le week-end dernier. Elle y repart mardi. On commence à travailler. Je discute avec O. et C.L. sur le travail du montage. On discute de détails. C.L. doit partir précipitamment à l’appel de quelqu’un.

Nous travaillons avec O. jusqu’à 19h.30, heure où C.L. est revenue depuis 15 minutes à peu près. C’est un moment vraiment intéressant. Je découvre le travail avec une table de montage. Il me faut bien 30’ avant de comprendre la plupart des opérations d’O. sur les machines. Même si je le savais, je comprends beaucoup mieux l’importance du montage. Nous composons la bande image de la séquence « Le Collège » du court-métrage. Enfin, ce nous est usurpateur. Seul O. travaille sur les machines. En revanche nous échangeons sur les plans, les rushes et fragments de rushes à garder ou à enlever, nous réfléchissons sur le traitement à donner au décalage entre durée de la bande son (voix des enfants lisant les journaux intimes) et durée de la bande image beaucoup plus longue. Ce travail me passionne et le moment est très agréable.

O. m’a montré un certain nombre de séquences filmées. Ça semble vraiment intéressant. Sur le collège, il a eu l’œil qui s’échappait des murs avec certains coups d’œil inédits. Sa manière de filmer la sortie des élèves est très intéressante, c’est un beau moment cinématographique eu égard à la vie du collège, de même en est-il de son parcours à l’intérieur du collège vide. Certains plans de classe sont très beaux et certains enchaînements délicatement intelligents.
O. m’a aussi montré la séquence « écrire l’intime » avec la scène filmée de la chambre d’adolescent reconstituée. En fait, je ne trouve pas cette partie de la séquence très bonne. En effet c’est socialement très marqué, on sent trop le choix de Ph. et L., c’est trop petit bourgeois et l’abondance des bougies et encens... Ceci dit tout cela est du travail.

À 19 h 30 je repars avec Milena (ma fille) qui m’avait suivi et qui a lu toute la soirée … J’ai de la chance d’avoir une fille aussi sympa… Ces trois heures sont d’importantes heures pour mon vécu de l’exposition.


Dimanche 28 février 1999

Les journaux intimes des élèves – ce qu’ils ont donné à lire – semblent montrer que le préadolescent construit son moi par le biais d’investigations dans des représentations du monde élaborées au sein d’interactions dont les pôles d’ancrage (encreurs ?) sont : le collège, la famille, les loisirs, les autres, le monde, les fêtes sociales (Noël...), les sentiments (ennui, amour, amitié, haine...). Dans cette fragmentation des moments de vie d’où n’est pas exempt le repli sur soi si important à cet âge – en deçà et au-delà, aussi, sûrement – le jeune se construit en tant que personne. Plus ces fragments de moments sociaux sont intérieurement tourmentés, instables, plus la personne aura du mal à trouver un équilibre dans son moi.
Donner à écrire un journal intime à des élèves – en ayant soin de créer la mise à distance du dispositif de résolution du paradoxe de cette activité – c’est humblement œuvrer à la conquête par le sujet de son être, c’est espérer faire advenir un moment inceptif de cette conquête par l’écriture. C’est ambitieux, alors, sachons raison garder.

La lecture des journaux des élèves révèle que, sauf exception, une libération de l’écriture intervient à de rares moments, parfois qu’une seule fois sur 10 pages. Je l’interprète comme étant le signe qu’à ce moment-là, le diariste s’est laissé emporter par sa volonté de dire et que celle-ci a rencontré insciemment une formalisation scripturale libérée ou facilitée par l’exercice régulier de l’écriture diaire. Sauf exception, ces moments d’écriture apparaissent en nombre limité. Finalement, le travail de sélection de textes, pour le scénario comme pour l’exposition graphique et le livre d’art, a été un travail de saisie de ces passages en général inclus dans des développements sans problématique apparente, écrits très lisiblement dans le cadre de la demande scolaire initiale (voir la fiche cours de français).


Notes

[1John Locke, Traité sur l’entendement humain, vol. 3, Londres, 1714, p. 425.

[2Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, 8 octobre 1840.

[3Rémi Hess, La Pratique du journal. L’enquête au quotidien, Paris, Anthropos, 1998.

[4ibidem

[5ibidem